logo
Home Revue de presse

Nécrologie de Péris Iérémiadis, par Antonis Zervas

ΑΝΤONIS ΖΕRBAS
Péris Iérémiadis (1939-2007), peintre
Article d'Antonis Zervas paru le 20 mai 2007
dans le journal Kyrakatiki Avghi

 

Traduit par Catherine Daniélidès (février 2015)

 

 

              

            Voici ce que m’a rapporté ce matin même Manolis, qui est inconsolable. Malgré l’air morbide que l’on respire ces derniers temps dans les ambulances et les hôpitaux, la nouvelle m’a bouleversé. Le plus imprévu est toujours le plus prévisible. C’est ce que nous avons toujours en tête, et que nous oublions toujours. Telle est la loi de la vie. Nous partirons tous, chacun à son tour. Mais la douleur que provoque la mort fait que l’on rentre un peu en soi-même.

            Au fond, pourtant, et c’est là le grand paradoxe, la mort ne sépare pas. Personne ne meurt, tant qu’il y a de la vie. Peut-être même la mort ouvre-t-elle une période de contact beaucoup plus substantielle, ne serait-ce que parce qu’elle retire tout ce qui pétrifie les relations dans les échanges et l’habitude. Aussi égoïste que soit ce point de vue, il ne cesse pourtant pas d’avoir sa part de vérité. Nous aimons ceux qui sont morts, non pas parce que leur absence définitive transforme le dialogue difficile avec eux en monologue, mais parce que, bon gré, mal gré, ils nourrissent notre parole.

            Quoi qu’il en soit, c’est un homme de valeur qui va nous manquer. Un artiste vigoureux d’une patte à l’ancienne, qui nous a offert le meilleur de lui-même dans les grosses carcasses de caïques, dans les calligraphies antiques, dans les figures de fête d’une plénitude sans cesse recherchée, dans les cartes dépouillées, populaires, dans l’esprit décoratif et la spiritualité des grandes civilisations. Une peinture à la hauteur de l’être humain de jadis, homme de travail et de loisir, et dans laquelle la légende et la narration ne se séparent pas des couleurs. Une peinture dans laquelle la finesse ne signifie pas les détails.

            Avec Péris, on comprenait que rien n’a davantage de valeur que ce qui est fait à la main. Son œil, c’était ses deux mains, et, dans sa noble physionomie, sa bouche abîmée parlait toujours de la même chose. Ce n’était ni un naturaliste ni un réaliste. Il me faisait souvent penser au grand écrivain français Julien Gracq qui a abandonné la littérature contemporaine pour se consacrer au roman du XIXe siècle. Il y a plusieurs manières d’être contemporain. Le modernisme de Péris puisait sa source dans des racines intemporelles.

            Il n’a pas pris soin de sa santé plus que de raison, ce qui témoigne de sa préférence réelle pour l’esprit oriental, malgré son admiration pour les Grecs des siècles passés. Il s’en est allé dans la dignité, sans tous les problèmes qu’entraîne habituellement la rage de vouloir s’accrocher à la vie.

            Je le connaissais bien avant de l’avoir rencontré, grâce à l’admiration avec laquelle Lakis Apostolopoulos parlait de lui dans les années où il vivait à Paris : « Un peintre heideggérien qui a quitté Paris pour s’isoler sur une montagne en Allemagne. » C’est-à-dire un peintre qui abandonnait la peinture contemporaine pour trouver ce qu’il avait perdu dans le monde de la perspective. Plus tard, j’ai compris qu’il se situait directement dans la filiation de Kontoglou, sans son prosélytisme, et de Tsarouchis, sans son homosexualité.

            Je l’ai connu chez le poète Nikos Panayiotopoulos en 1990. Ce soir-là, il m’avait offert un exemplaire de la belle édition reliée de Halepa. Il était particulièrement attiré par l’imprimerie. Il aimait les papiers épais qui rappellent les choses dont on se sert. Il voulait que les éditions fussent sobres et  utilitaires. Non pas pour le bureau, mais pour les jambes solides, comme disait Nietzsche.

            Nous nous sommes retrouvés dans le comité de rédaction de la revue Erourem, et plus tard, Indiktos. Depuis cette époque, il était devenu, en matière esthétique, le pilier vivant des éditions de Manolis Vélitzanidis. Les soins qu’il apportait aux éditions et les illustrations qu’il choisissait sont des éléments à part entière de son œuvre. Depuis Pikionis jusqu’à l’art islamique et chinois, en passant par les peintres grecs contemporains, tout le trésor des illustrations de la revue Indiktos est sa création personnelle, à jamais.

            Au milieu des années 90, lorsqu’il préparait l’exposition avec les caïques, je lui avais promis d’écrire la préface de son catalogue. Tout ce qu’il faisait m’enthousiasmait, à tel point qu’un vénérable maître avait essayé de réfréner mes élans, en me réprimandant en ces termes : « Ne t’enthousiasme pas ». Et pourtant, il y a si peu de choses qui peuvent susciter l’enthousiasme ! Les relations humaines sont difficiles, heureusement qu’avec la mort, les choses semblent devenir quelque peu plus légères. Je n’ai pas pu tenir ma promesse. Mais mon admiration pour ces incomparables dessins demeure intacte. Il me les avait montrés dans la ruine au charme si particulier qui lui servait d’habitation dans le quartier de Koukaki. Péris pouvait vivre avec autant d’aisance dans une villa ou dans une cabane. Il était mondain et retiré du monde, excessif et modéré, tendre et cancanier, insoumis et compréhensif, opiniâtre et intransigeant dans ses convictions sans en devenir blessant. Il aimait raconter, il évitait les conflits, et il n’a jamais cherché son intérêt matériel. Le désir ne se préoccupe pas de lui-même. Tel était le charme de l’homme, de son vivant.

             A présent, la revue Indiktos doit au peintre Péris Iérémiadis, l’album de ses Œuvres complètes. 

Athènes, 14 mai 2007

Antonis Zervas, auteur de Ta Akta, Indiktos, 1996   

 

"Les AKTA"
A. Zervas
Ed. Indiktos,1996

Chevaux archaïques
par 
Péris Iérémiadis    

 

Joomla SEO by AceSEF